LES INTELLECTUELS ET ARTISTES ALLEMANDS AU CAMP DES MILLES

 


 
    Le camp des Milles, aux portes d'Aix-en-Provence et à moins d'une trentaine de kilomètres de Marseille, est installé à la hâte, en septembre 1939, dans les locaux d'une tuilerie-briqueterie ayant cessé son activité l'année précédente. Ce bâtiment désaffecté avait été réquisitionné le 31 août sur mandat du préfet des Bouches-du-Rhône, aux fins d'y établir un centre de rassemblement pour les ressortissants allemands et les apatrides, sous le commandement du Capitaine Goruchon du 4ème bataillon du 156ème Régiment Régional en provenance de Privat ( Ardèche).    


   Dès les premiers jours de septembre 1939, des avis étaient parus dans la presse et avaient été placardés sur les portes des mairies intimant l'ordre aux ressortissants allemands et aux apatrides d'origine allemande de la XVème Région de se rendre dans les centres de rassemblement, dont le plus important était le Camp des Milles. Les étrangers concernés obtempérèrent, d'autant qu'ils étaient parfaitement connus de l'administration pour avoir été régulièrement recensés. 



   Se retrouvèrent donc au Camp des Milles des politiciens, des syndicalistes, des écrivains, des journalistes, des philosophes, des sociologues, des juristes, des historiens, des peintres, des musiciens, des chanteurs, des comédiens, des architectes,  des médecins, des physiciens..., le plus grand creuset intellectuel et artistique enfin que le monde ait jamais connu. Faut-il citer des noms, nous en négligerions d'autres. Contentons-nous d'évoquer, parmi ces quelques 1500 internés,  quelques-uns des plus connus: les écrivains Lion Feuchtwanger, Franz Hessel, Alfred Kantorowicz, Wilhelm Herzog, Emil Alphons Rheinhard..., les peintres Max Ernst, Hans Bellmer, Robert Liebknecht, Anton Räderscheidt, Franz Meyer, Ferdinand Springer..., ou d'éminents scientifiques comme le Professeur  Otto Fritz Meyerhof, prix Nobel...etc...

   Ces internés, ces "Bannis de Hitler"*, qui étaient-ils? Des membres des partis politiques et des syndicats dissous par le gouvernement nazi dès le printemps 1933, mais surtout, un très grand nombre d'intellectuels et d'artistes de la République de Weimar qui avaient fui l'Allemagne de Hitler et émigré en France, et dont beaucoup avaient élu la Riviera comme terre d'exil. Etaient-ils juifs? Pour beaucoup, ils l'étaient, encore que le premier mouvement migratoire de ces populations en 1933 n'ait pas été lié à la question raciale. C'était pour délit d'opinions -  pensée antinazie - ou parce que leur art n'était pas du "goût nazi" que dès la nuit de l'incendie du Reichstag, ils avaient été poursuivis, incarcérés, mais aussi internés et torturés comme ce fut le cas pour Karl von Ossietzky, et ce, en dépit du Prix Nobel de la Paix qui lui fut décerné le 23 novembre 1936, à l'hôpital du camp où il devait mourir deux ans plus tard. Qu'ils fussent aussi juifs, cela pouvait s'expliquer par une législation du travail longtemps en vigueur en Allemagne ayant interdit l'exercice d'un grand nombre de professions aux Juifs, et qu'ainsi, les nouvelles générations, souvent issues d'une bourgeoisie de négociants, occupaient à l'époque de la République de Weimar des postes d'intellectuels. Mais, en cet automne 1939, leur appartenance ethnique n'intéressait pas encore non plus l'administration française: c'était en tant que ressortissants allemands qu'on les "rassemblait". 

*   "Les Bannis de Hitler", emprunté au titre du livre de Gilbert Badia,


   Bordée au nord par la monolithique Montagne Sainte-Victoire, la plaine autour de la manufacture est une vaste étendue de terres  aux reflets changeants, où l'œil exercé de l'artiste peut y reconnaître la palette cézanienne, à laquelle s'essayèrent plus d'un artiste. Ainsi, le peintre Hanns Kralik, happé par ces grands espaces au-delà des barbelés, obtint même l'autorisation de sorties dans la campagne aixoise.


   D'autres plongeaient plutôt leur regard dans un univers  intime miné par un sentiment d'insécurité et toujours à la limite de l'implosion, le fantasme tout-puissant, comme chez Hans Bellmer, s'enroulant en volutes suggestives autour de la brique devenue symbole de l'enfermement et fragment d'un édifice intérieur toujours susceptible d'effondrement. 
   A cette époque  de profonde mutation des arts plastiques, les peintres du Camp des Milles ont laissé une œuvre importante dont quelques riches perspectives ont été rassemblées dans le catalogue de l'exposition, Des peintres au camp des Milles, édité par Actes Sud, en 1997.
   La réalité, on s'en doute, est plus prosaïque. La brique aux Milles est omniprésente: abandonnée, empilée, entière ou ébréchée, en tessons ou en poussière..., poussière qui recouvre tout, colle aux vêtements, à la peau, descend dans les bronches: " Ma première vision en entrant dans la cour a été, à travers le brouillard sanglant, le visage de Max Ernst, un peu à l'écart comme une apparition irréelle (...) Comme lui et beaucoup d'autres, j'allais devenir un homme de brique."*
* Cité par J.M.Royer, op.cité, p.59.

   Le bâtiment lui-même n'est pas de la meilleure facture: tout de brique rouge, il est d'une géométrie austère, en forme de T, avec deux très hautes cheminées, à l'arrière. L'unité médiane de l'édifice est surélevée d'un pignon comportant une niche à la Vierge surmontée d'une horloge. Le rez-de chaussée, dans cette partie, est équipé de 14 fours - de type Hoffmann, à feu continu -. Un escalier mène à l'étage, qui est celui des séchoirs, aux multiples ouvertures seulement équipées de volets de bois pour la ventilation. Utilisé maintenant comme dortoir, les premiers arrivants le trouveront en l'état: les nombreuses étagères servant au séchage sont encore encombrées de briques. Certains s'en accomoderont au mieux, pour diviser une surface démesurée.  




   D'ailleurs cet espace  jonché d'un millier de paillasses  allait voir aussitôt sa fonction de dortoir débordée pour servir de lieu de vie . On y apportait même son assiette, qu'on pouvait toujours caler sur quelques briques, tandis que d'autres, empilées, tenaient lieu de siège. 
   C'est là, et dans l'immense cour du camp que les internés allaient apprendre à attendre... 
   Mais dans une telle pépinière de talents, les ressources ne manquent pas. De multiples activités voient le jour, dont, au plan collectif, la chorale et le théâtre. Les peintres mettent à profit les longs temps libres pour fixer les impressions de la vie au camp ou donner cours à leur imaginaire. Max Ernst a installé son atelier dans l'un des fours, partagé avec seulement quelques privilégiés, ce qui convient assez bien à ce solitaire. 

   Et la nuit, quand les portes de la tuilerie se referment sur les détenus, c'est la magie de Sherazade: une autre vie commence, au rez-de-chaussée, dans cet espace tout à fait particulier des fours d'origine, très justement nommé Les catacombes ( Die Katakomben).
 

    Au printemps de l'année suivante, tous les internés ont quitté le camp, soit qu'ils aient été libérés, soit qu'ils aient été dirigés vers des unités de prestataires. Chaque cas avait été examiné individuellement par une Commission de criblage composée de membres des ministères de la Guerre, de l'Intérieur et des Affaires Etrangères. Celle-ci statuait sur dossier et, quand elle estimait avoir réuni suffisamment de pièces (dont les témoignages de personnalités françaises d'influence) justifiant de la loyauté de l'étranger concerné envers la France, elle émettait un avis favorable permettant à la Préfecture de prononcer sa libération. Cela pouvait prendre quelques semaines  ou quelques mois. La commission était souveraine en matière de décision. Cela n'empêcha pas, naturellement, quelques "recommandations". 
                                                           



   Le peintre Robert Liebknecht, fils de Karl Liebknecht, leader spartakiste assassiné à Berlin en 1919, fut en effet libéré dans les premières semaines. Les interventions des autorités en faveur de Lion Feuchtwanger, auteur mondialement connu grâce au succès international de son roman Le Juif Süß,  et peu de temps auparavant hôte du Président Albert Lebrun à l'Elysée jouèrent-elles? Il n'en fallut pas moins trois bons mois avant que Lion Feuchtwanger puisse regagner sa villa de Sanary-sur-Mer.
                                                   
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   Avec l'invasion de la Belgique par l'armée allemande le 10 mai 1940, le camp des Milles rouvrait ses portes. Ceux des ressortissants allemands et autrichiens et des apatrides qui n'avaient pas encore émigré outre-Atlantique en reprirent le chemin. C'est ainsi que le 21 mai à 17h02, l'écrivain Lion Feuchtwanger se présenta à nouveau devant les grilles du camp. Ce dernier n'avait pas changé, " weder im Guten noch im Bösen" - ni en bien ni en mal-, rapporte l'écrivain Alfred Kantorowicz dans Exil in Frankreich. Si, en ce mois de mai 1940 il n'y a pas encore sujet à se plaindre en ce qui concerne la nourriture, on souffre autant de la promiscuité. Dans les dortoirs, les paillasses se touchent, de telle sorte que les internés " non contents de se trouver côte à côte, [durent] en outre accepter d'être allongés tête-bêche"* et, avec la surpopulation, les conditions sanitaires ne se trouvent pas améliorées. Enfin, il y a l'ennui, l'ennui qui force à penser... à son propre sort, à celui des siens, au lendemain et auquel ne permettent même pas d'échapper les corvées distribuées quotidiennement - et surtout pas  l'inutile autant que stupide déplacement des briques d'un endroit à l' autre et vice-versa, dans une cour écrasée de soleil. Heureusement, dans ce triste abandon à l'anonymat des camps, il y a encore une touche humaine dans la gentillesse des gardiens souvent saluée par les détenus, même si ce fut parfois avec un sourire quelque peu amusé: " Nos gardiens, même s'ils n'étaient pas arabes, portaient des fez rouges, et quand ils se tenaient sur le talus fortifié, coiffés de ce couvre-chez lumineux et armés de leur fusil à la baïonnette scintillante, avec devant eux la cour d'une blancheur aveuglante, et derrière le vert tendre du paysage, ils avaient l'air très  pittoresque  et pas martial du tout".(...) Même le sous-officier qui faisait l'appel (...) était un garçon tout à fait gentil malgré les allures martiales qu'il cherchait à se donner,  et pas du tout guerrier."**
  * Lion Feuchtwanger, Le Diable en France, Belfond, p.29.
   ** Ibid., p.27-28.

   Mais à la privation de liberté et aux difficiltés de la vie collective, l'avancée éclair des troupes hitlériennes ajoutait un sentiment d'insécurité. Avec l'arrivée des nazis, sur des milliers d'internés ennemis du Reich, les grilles des camps risquaient de se refermer comme un piège. Dans le camp, la tension monte. Des rixes éclatent. Il est alors question de faire évacuer le camp. Mais la désorganisation qui règne dans les rangs d'état-major après la débâcle n'aide pas à une décision rapide que le Capitaine Goruchon ne saurait prendre sans l'ordre de sa hiérarchie. Finalement, le 21 juin, jour même du suicide au camp de l'écrivain Walter Hasenclever, un train de 2000 détenus quitte la petite gare des Milles, en direction de l'Ouest de la France. Ce n'est là que le début du rocambolesque épisode du train-fantôme (21-27 juin 1940).

   L'article 19 du 2ème alinéa de la Convention d'armistice signée le 21 juin n'est pas fait pour les rassurer:

                    LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS EST TENU DE LIVRER SUR DEMANDE TOUS LES ALLEMANDS DESIGNES PAR LE GOUVERNEMENT DU REICH QUI SE TROUVENT EN FRANCE, DE MÊME QUE DANS LES POSSESSIONS FRANÇAISES, LES COLONIES, LES TERRITOIRES SOUS PROTECTORAT ET SOUS MANDAT.

   L'échec de cette folle équipée du train ramène les prisonniers au camp de Saint-Nicolas, près de Nîmes. Il y eut bien quelques évasions, dont celle de Lion Feuchtwanger avec l'aide du consul des Etats-Unis à Marseille, mais la majorité des voyageurs réintègrent le camp des Milles. Golo Mann, le second fils de Thomas Mann, est à son tour interné comme "sujet ennemi" après avoir été arrêté à la frontière suisse et s'être vu retirer son passeport tchèque. Voilà un homme dont le cas est à souligner: ayant fui l'Allemagne hitlérienne en 1933 et ayant obtenu un passeport de la généreuse Tchécoslovaquie, il avait occupé pendant plusieurs années la fonction de lecteur en Histoire allemande à l'école Normale Supérieure de Saint-Cloud, puis de Maître de conférence à l'Université de Rennes tout en co-dirigeant avec Thomas Mann à Zurich la revue Das Wert dont l'engagement antinazi ne faisait aucun doute, et qu'après cela enfin, il avait été engagé volontaire dans l'armée française.


                                                       *****

   A l'automne 1940,  les camps passent de la tutelle du ministère des Armées à celui de l'Intérieur et le camp des Milles, où le Commissaire Laurens a succédé au Capitaine Goruchon, est confirmé dans sa vocation de camp de Transit. La vie y est théoriquement moins dure que dans d'autres camps et les internés peuvent  bénéficier d'autorisations de sortie pour leur démarches  dans les consulats à Marseille, en vue de l'émigration. La Région elle-aussi, connait d'importantes mutations, notamment avec la nomination de Maurice de Rodellec du Porzic comme Directeur du Service de police. (Il sera promu Intendant de Police de Marseille et Région le 26 mai 41).
   En même temps que de nouveaux arrivants transférés d'autres camps viennent grossir les rangs, les conditions matérielles  s'aggravent. Le froid fait son apparition et rien dans cet immense dortoir aux multiples ouvertures ne permet de lutter contre le Mistral. 
  Autant que contre la rigueur de ce troisième hiver de guerre, il faut encore lutter contre l'ennui, ce mal insidieux qui mine les journées. Or, il y a toujours aux Milles, autant de cerveaux et de bras, répartis en autant de corps de métiers, qu'il en faut pour construire et animer une ville. Alors, paradoxalement, dans ce camp de transit, on s'organise pour durer. Les occupants se prennent en main et, les nombreuses associations caritatives maintenant présentes dans le camp aidant à se procurer le matériel, des améliorations voient le jour. C'est dans un tel élan collectif que sera réalisé le décor mural du réfectoire des gardiens que l'on peut encore admirer aujourd'hui. L'art est bien souvent le dernier rempart contre le désespoir. Sous le pinceau du peintre où on a pu reconnaître la touche de Karl Bodeck, jaillit le réfectoire de l'abondance où l'amère ironie se tient tout entière dans l'inscription:

   "Si vos assiettes ne sont pas très garnies, puissent nos dessins vous  calmer l'appétit"
 


 
   L'année suivante, la direction du camp change à nouveau, passant sous  l'autorité de Robert Maulavé. A cette époque, la plupart des intellectuels et artistes allemands ont émigré, souvent avec l'aide de Varian Fry du Centre Américain de Secours. Quelques-uns étaient décédés, comme Franz Hessel à Sanary-sur-Mer, ou arrêtés comme ce fut le cas pour l'écrivain autrichien Emil Alphons Rheinhardt, pour avoir participé à la Résistance, avant d'être déporté en 1944 à Dachau.

   Mais ce qui avait changé, surtout, c'est que ceux qui peu de temps auparavant étaient des ressortissants du Reich de Berlin, de Munich ou de Vienne ... étaient devenus des Juifs ( des "israélites", selon les dépêches officielles). Une loi du 4 octobre 40 avait donné pouvoir aux préfets d'assigner à résidence " les étrangers de race juive". Le camp des Milles n'allait pas tarder à servir de lieu "d'hébergement".
              


 
        Le 31 juillet 1941, "les israélites hébergés au camp des Milles" sont recensés: leur nombre s'élève à 1202.
   On connait la suite: le 20 janvier 1942, se tient en Allemagne ladite Conférence de Wannsee qui adopte "le règlement définitif de la question juive". En août de la même année, les unités  de police et de gardes mobiles sont mobilisées  pour un rassemblement massif des israélites au camp des Milles. 

                                                        
 
   Le 11 août  1942, le premier convoi quitte la gare des Milles, avec à bord 262 israélites, direction le camp  de Drancy, d'où ils seront déportés vers Auschwitz.
Au total, plus de 2000 Juifs quitteront le  camp des Milles pour la déportation.



 



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   Pour une meilleure compréhension du hiatus existant entre l'art d'avant-garde et la littérature progressiste en Allemagne au début du XXe siècle et l'idéologie nazie, on pourra se référer à mon livre, L'Enlèvement d'Europe. Réflexion sur l'exil intellectuel à l'époque nazie.
  
On pourra aussi y lire le détail du quotidien de l'internement en 1939, 1940, 1941 et 1942 à partir des témoignages de plusieurs écrivains qui l'ont vécu.   
                                                   *****
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